JE M’APELLE FABIEN, FILS DE LÉPREUSE…

Ma maman Crescence, lépreuse a connu une vie en étant la plupart du temps malade. Ele n’a que moi comme enfant après son mariage.

Maman était une très belle femme. 

Un soir, elle a une petite plaie au pied qui ne va jamais guérir. Cela s’appelle ‘le mal perforant plantaire’, c’est la lèpre. 

On soigne cela au centre Jamot où sont les Frères Jaccard.

Le docteur Jamot était un médecin français qui s’était installé sur la colline dite colline de la souffrance où venaient les gens piqués par la mouche Tsé-Tsé. Car ils mouraient. Le docteur s’était installé ici. Les gens avaient donné le nom : la colline de la maladie du sommeil.  A Yaoundé, il y a un monument pour ce docteur…

Je suis né à Jamot

Avec la lèpre, on nous retirait du milieu familial pour éviter la contamination. C’’est ainsi que maman Crescence est arrivée ici au Centre Jamot où elle a vécu trente ans. Et je suis né là-bas.   Je suis le tout premier enfant à naître là-bas d’une maman lépreuse.

Avant de connaître les frères Jaccard, elle a essayé plusieurs hôpitaux et est même allée loin jusqu’au sud. Mais, cela n’a pas marché.  Elle est partie au ciel en 2001. 

L’amputation définitive qui a consacré sa guérison a été faite par le père Raymond Jaccard. C’est grâce au père Raymond qui l’a opérée.  

Elle va faire la rencontre des Frères Jaccard, mais d’abord le père Raymond, car Pierre n’est pas encore là.et elle aura une petite opération.  Elle aura une première petite opération.

Plus grand, j’ai dû retourner à l’école catholique de mon village d’origine pour poursuivre mon cycle. Maman Crescence elle,  était restée au centre Jamot.  Au village, la veuve d’un oncle s’occupait de moi. 

Commence la rencontre entre la famille de mon village et les Jaccard.

Les frères Jaccard et ma maman Crescence :

Les frères Jaccard ont dans leur programme outre la messe du matin et le travail à l’atelier de prothèse où ils recevaient tous les jours des accidentés et des gens qu’il fallait rééduquer. Il y avait des gens à qui ils apprenaient à faire des nattes, des chaises en rotin. 

Chaque matin, ils prennent le temps d’aller visiter les malades à l’hôpital. Ils passent de chambre en chambre. Ils faisaient cette ronde, je ne sais pas si c’était tous les jours mais au moins deux fois par semaine. 

C’est là que le Saint Esprit va se manifester. Maman Créscence est sur son lit d’hôpital et elle dégage beaucoup de joie. On ne dirait pas qu’elle est malade. Le Saint Esprit va donc se manifester d’une manière particulière à ma maman Créscence.

Dès qu’elle voit les frères, elle ne peut pas se déplacer mais elle se met à danser sur son lit avec les frères. Eux, étaient très amusés. Et chaque matin, elle dansait avec eux, et cela à la seule vue des frères. C’était le coin d’animation chaque matin. 

Elle sympathise avec les Frères Jaccard au moment de mes études primaires à l’école catholique au village. 

Dès que j’obtiens le certificat de primaire, je dois rentrer à la léproserie. Car la tante où j’habitais n’arrive plus à payer et elle se sent dépourvue. 

Maman Crescence fait une doléance aux frères :

-Vous savez que je n’ai qu’un enfant. Nous ne savons plus quoi faire car nous ne pouvons plus payer ses études après la primaire. 

Les pères lui disent :

-Mais tu as un enfant ? Depuis que nous te connaissons, nous ne savons pas que tu as un enfant. 

Des pères adoptifs… 

Alors les frères veulent absolument voir cet enfant. À ce moment-là, on n’avait même pas de maison mais une case délabrée !

Un jour, on me dit : « Il y a des européens qui te cherchent ». 

Les frères se sont déplacés pour venir me chercher au village. Et ils ne me trouvaient pas. Je ne savais même pas que ma mère pouvait avoir une relation avec des blancs. 

Ils s’arrêtent encore. Et ils demandent :

– Où est le petit Fabien.


Quand ils me trouvent, ils m’embrassent et me caressent les cheveux. Je ne les connais pas mais ils sont très sympathiques. 

Le premier que j’ai vu descendre de la voiture, c’est Pierre. Et le frère commence à me dire : 

-Qu’est-ce que tu fais ici ? Où est-ce que tu loges ?  Et il me caressait les cheveux. 

Puis, ils sont repartis et cela était parti de mon esprit. Jusqu’au moment où maman Créscence est venue me chercher un dimanche.  Nous sommes partis ainsi au Centre Jamot.

Ma vie au Centre Jamot :

Au centre, les frères me paient les études et me demandent de m’occuper un peu du jardin. Ils me font planter les carottes, les radis, les laitues et les haricots verts. Ils m’apprennent à faire des nattes, des paniers, des chaises en rotin. 

Au centre Jamot, nous serons beaucoup d’enfants :

Brigitte, Françoise, George, Gaston, Fanfan…Il y avait aussi Emmanuel Kameni et même parfois Yves et les deux prothésistes. Et Suzanne la cuisinière. Une grande famille avec beaucoup de joie et de vie.

Les frères ont été mes parents. Je n’en avais pas d’autres. C’était une relation biologique. Oui, je ressentais qu’ils étaient pour moi des parents biologiques. Ils s’occupaient de tout. Ils payaient mes études et ils m’apprenaient à tout faire. 

Père Pierre était mon ami parce qu’il était mon trésorier. Ils m’ont tout appris. Ils m’apprennent à travailler de mes mains. Je devais me lever très tôt le matin pour arroser les fleurs et les légumes et le soir la même chose quand je rentrais de classe. J’avais un long tuyau jusqu’à une certaine heure.  Cela étant, je devais balayer l’atelier quand ils avaient travaillé. 

Pour nous, ils étaient exigeants. Le père Raymond disait : « Il faut être exigeant avec les enfants. » Une fois, je prends le balai et je me plais à pousser les crasses sans vraiment balayer. Et je me prends une claque. Pour moi j’avais bien travaillé. 

A l’atelier, je prends une autre claque. Je devais asperger le sol avec de l’eau… Un soir, il vient. Il m’appelle :

-Fabineau, viens ! Regarde cela. C’est quoi cela ? Il y a de la poussière. Pour nettoyer et balayer la poussière, il faut commencer par essuyer chaque machine puis tu fais tomber la poussière. Et ensuite, tu nettoies à terre avec de l’eau.  

Père Pierre, il m’a donné tous les noms, Il m’appelait :« Flibustier, comment ça va ? Je vais te trusquiner les oreilles mon cher Fabineau »  « Eh ! guignol… » Il m’a donné des tas de petits noms. Pierre donnait des petits noms à tout le monde. 


Il m’avait bouté le derrière. : « Tu veux de l’argent pour aller manger des beignets à l’école ? Mais alors il faut que tu travailles. Je vais te payer par jour. Je te paye 150 Fr. par jour. »

Ainsi, il gardait mon argent. J’ai économisé 100 Fr. par jour. Il me donne 50 Fr. pour aller à l’école.

Alors, quand je partais à l’école, j’avais mes calculs bien précis, j’avais 700 Fr. par semaine. Et de temps en temps, nous faisions ensemble les comptes. Et il me payait ce qu’il me devait. Il m’a appris ainsi à gérer mon argent. Cette éducation qu’ils m’ont donnée m’a permis d’avoir un brevet, puis un bon travail et de faire toute ma carrière chez le Président de la République ! (Fabien Onguene a travaillé toute sa vie comme chef mécanicien à la Présidence de la République du Cameroun).  J’ai travaillé à la présidence grâce aux frères.

Là-bas, ils me disaient qu’on pouvait tout me confier car j’étais le seul à ne pas voler. Ce sont les frères qui ont fait de moi une personne responsable.

Pierre entretenait les relations avec tous les autres milieux en Europe. C’est lui qui écrivait à tout le monde et parfois, il me prenait le samedi simplement pour son courrier. Il passait le temps à mettre les adresses et il me faisait écrire les remerciements.

Parfois tout un samedi, on ne faisait que du courrier. 

Raymond était discret, plus calme, plus réservé. Il s’amusait moins. Il ne blaguait pas beaucoup comme Pierre.   Mais quand il t’abordait et prenait la parole, c’est pour décliner des messages et te donnait des conseils : « Est-ce que tu as vu telle chose ? Attention, est-ce que tu as vu ? »  

Ce qui caractérise les frères, c’était leur complicité. Ils s’aimaient. Jamais je ne les ai vus en discorde. Autant de décennies que j’ai vécu avec eux, jamais un différent. 

Ils faisaient la prière pendant des heures et l’adoration. La prière se faisait dans la chambre de Pierre. Ils avaient deux chambres côte à côte. Mais c’était dans la chambre de Pierre qu’ils faisaient la prière communautaire.

Du point de vue matériel, Père Raymond était détaché complètement. Le matériel était géré par le Père Pierre. S’il fallait donner de l’argent, tout passait par Pierre. Je ne sais pas comment ils s’organisaient après. Mais, on sentait que père Raymond ne s’en mêlait pas.

La guérison de ma maman … !

Avec maman Crescence, il y avait beaucoup d’amitié entre elle et les frères. Maman va subir plusieurs opérations selon les différents hôpitaux et les médecins qui décident des choses différentes. Jusqu’à ce que Père Raymond lui dise : « Maman Crescence, il faut que tu guérisses et pour que tu guérisses. Il faut qu’on t’ampute la jambe. » La difficulté était de convaincre maman Crescence.

Le cas qui m’a le plus frappé est le meilleur, c’est celui de ma mère Créscence. Eux-mêmes l’ont dit. Ils l’ont nommée championne. Car maman se relevait et on peut même dire qu’elle courait avec sa prothèse. Elle a jeté les béquilles. Elle marchait comme tout le monde. 

Leur souci était la réinsertion sociale. Dans ce processus de réinsertion, il fallait fabriquer une prothèse.  Tout le processus de réinsertion de ma maman avec sa prothèse et lui ont dit : 

« Maintenant maman, tu n’as plus rien à faire ici à l’hôpital.  Tu n’as plus besoin de rester en bordure de route pour manger. Il faut que tu rentres chez toi. Chez ton mari et que tu reprennes les activités au sein de ta famille. »

Et maman Créscence de dire : « Je vais rentrer chez qui ? Mon mari est tombé. Cela fait plus de 30 ans que je suis à l’hôpital. Je n’ai personne. » 

Alors les pères sont venus lui construire la maison. Ils lui ont fait une belle petite maison en tôles. Ici, la case est faite en natte de raphia. Mais ils lui ont fait une maison en tôle. Et même, j’avais une chambre. La tôle était privilégiée. Qu’on ait accès à la tôle, ce n’est pas donné. C’est privilégié. Ce sont pour des grandes personnes et elle a eu le privilège de posséder une maison en tôle.

Pourquoi attendre 30 ans ?

Au début, on ne décidait pas tout de suite l’amputation. On commençait par des curetages. Puis le père Raymond a décidé un jour l’amputation. S’il n’avait pas décidé de cette amputation, l’os aurait pourri pendant 40 ans. C’est cette amputation qui a mis fin à sa maladie. Et à son séjour à Jamot.

Donc, après l’amputation, maman Créscence remarche. Et ils décident de lui faire une case. Elle a pu réintégrer les parcelles de terrain laissées pour cultiver le champ. Elle a eu une vie normale. Maman Crescence est la seule pour qui ils l’ont fait.

Papa Ernest, leur papa a dû venir une seule fois en 1979. Il portait un pantalon avec des bretelles. 

Des sauveurs !

Les pères, c’étaient des sauveurs puisque c’était eux qui apportaient des médicaments et de la nourriture. 

Ils aimaient beaucoup l’Évangile de Mathieu quand Jésus dit à Pierre : « Je vais faire de vous des pêcheurs d’hommes. (Mt. 4, 19) ». Pierre disait que sa vocation était née au bord du lac.

Mais la vie à Jamot avant quand ils étaient là, c’était un « bal » de visites qui ne s’arrêtaient pas. C’était interminable les weekends. Toutes les dix minutes arrivaient une voiture. Des gens qui descendaient. Ils ouvraient la porte avec un grand sourire et ils embrassaient les personnes. Ils les accueillaient des personnes très malheureuses. Ils les amenaient et les installaient dans leur salon en rotin.

Ils avaient beaucoup de tisane dans le jardin à côté de la maison alors ils en faisaient avec du citron. Ils aimaient faire ça. Et ils appelaient çà du « Top Jamot ». Du top c’est une boisson du Cameroun. Ici au Cameroun, il y a top ananas, top orange. Mais là, c’était top Jamot. A tous les visiteurs, ils faisaient du Top Jamot. Et avec le citron…

Ils accueillaient beaucoup et agrandissaient la table. Ils ne sont jamais surpris par le monde à accueillir. « Viens, vite » disaient-ils.

Ils étaient toujours contents d’accueillir des gens. Ce n’est pas comme cela avec d’autres prêtres.

Dieu et les grands malades…

Ils étaient des modèles. 

Toute leur vie, c’était Dieu et les grands malades.

Le matin, les grands malades et le soir les grands malades. 

Quand ils viennent prendre le repas de midi, c’est de se souvenir ce qu’ils ont vu dans la journée : « Tu as vu ce cas ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour tel cas, pour tel enfant ? 

Que peut-on faire pour l’aider à aller en famille ? 

La journée avec les frères commençait le matin par la prière et les laudes et puis le petit déjeuner et après, ils descendent de l’atelier. Sur le coup de 8h pendant ce temps-là, les malades venaient de partout. 

Les malades venaient de toutes les léproseries du Cameroun. De Jamot, d N’Den de Garoua, de partout et ils travaillaient avec des organismes notamment la caisse nationale de prévoyance sociale. On leur envoyait des travailleurs qui avait des accidents de travail et qui étaient amputés. Et dans le processus de réparation,  Ils avaient droit à une prothèse. Ces gens arrivaient autour de huit heures. Ils s’asseyaient sur les bancs autour de l’atelier. 

Alors après la prière, les frères recevaient ces malades et cela durait toute la journée. D’abord au bureau pour un entretien et les modalités. Puis à l’atelier. Il fallait commencer la prothèse. Ils regardaient le moignon et ils voyaient ce qu’il fallait faire autour du moignon. 

Ils faisaient la prothèse progressivement. Ils commençaient par faire la prothèse puis demandaient de marcher un temps avec car le moignon se rétrécissait. Ils fixaient plusieurs rendez-vous jusqu’à ce que cela marche.

Ils sont parvenus à se procurer un autre bâtiment derrière le-leur qu’ils ont récupéré. C’est là que les médecins belges sont venus opérer les enfants polios. Ils ont mis des installations chirurgicales spécialement pour cette mission d’opérer les enfants polios.

Mon mariage avec Marie Céline

Ils ont su que j’étais avec Marie Céline, ma future femme et mère de nos 9 enfants. Ils ne m’ont rien dit. Ils m’ont observé un temps puis ils m’ont prodigué des conseils d’ordre général concernant les femmes. Père Pierre m’appelle un matin et me dit : « Tu sais, les filles, il y en a qui sont malades. Tu vois avec les filles il faut que tu fasses attention. Je ne sais pas comment t’expliquer Il faut que sr Solange t’explique l’éducation. Alors tous les samedis, j’allais chez sr Solange qui m’expliquait les différentes techniques de reproduction. Elle m’a appris beaucoup de choses.


Le père Raymond était très regardant et il n’avalait pas vraiment tout.  

Les frères m’ont dit : « Tu es notre fils. Tu es un chrétien. Mon Fabineau, avec toute l’éducation qu’on t’a donnée, tu ne dois pas vivre en concubinage avec une fille. Il faut que tu te maries. » 

C’était tout un obstacle car la tradition ici en Afrique demandait de passer par la dot et je n’avais pas d’argent. Et où est-ce que je vais trouver ces millions de francs ? Cela a patiné pendant au moins cinq ou six ans. 

Les frères m’ont dit : « Si tu veux te marier à l’église, c’est une très bonne chose. Tu as attendu longtemps. Laisse tomber l’histoire de la dote. »

On a le feu vert.  Alors on a préparé un beau mariage. Les frères l’ont célébré à Jamot au milieu des malades.  On s’est marié au milieu des malades. Les frères se sont occupés de tout pour le repas. On a eu 4 prêtres. C’était le 22 décembre 1996.

Pour mon mariage nous avons eu une liturgie avec consécration spéciale à la Vierge Marie. Nous avons fait le mariage sur la croix avec leur étole.

On a eu un 9è enfant. Que l’on a appelé Emmanuel, Pierre Raymond Marie Jaccard.

Toute ta vie, ce sera la Croix

Ils étaient déjà dans la perspective de rentrer définitivement en France. Mais ils ne nous l’ont jamais dit.

C’était trop dur. En 2000, que le père Raymond m’a donné cette croix. Elle est toujours posée là. Et il m’a dit : 

« Toute ta vie, ce sera la croix et Jésus sur la croix, Il est tout pour toi. » Mais à ce moment-là, ils ne m’ont pas dit qu’ils ne reviendraient plus jamais. Pierre l’appelle pour partir mais Raymond revient avec la Croix qu’il va chercher dans la voiture et me parle intimement :

Il prend son doigt et il passe sur Jésus et il me dit : 

« Voilà toute ta vie, ce sera Jésus la solution à tous tes problèmes tu la garderas comme la prunelle de tes yeux » 

Il est sorti et nous ne nous sommes plus jamais vus. Ce sont les dernières paroles quand il part.  Il nous a remis cette Croix et était avec Pierre…