Pierre nous raconte : « Avec Raymond, mon frère, nous avons accueilli plusieurs enfants lépreux, dont un jeune du Mali qui s’appelait Saïdou. Il était malade mental. Nous l’aimions beaucoup. Il devenait grand et nous devions l’aider à retrouver sa famille. Nous avons pu dire à l’ambassadeur du Mali : « Saïdou vit avec nous, mais ce serait mieux qu’il retourne dans son petit village.
– Mais oui, on va lui faire un billet d’avion pour le Mali. Il faudrait que vous le rameniez jusqu’en Côte d’Ivoire et, là, vous le confierez à une hôtesse de l’air dans l’avion du Mali.
Alors, je suis parti avec Saïdou et j’ai embarqué avec lui dans un avion Air Africa depuis le Cameroun.
Il était triste, triste, triste… car il sentait bien qu’il n’allait plus vivre avec nous au Centre Jamot où nous avions accueilli d’autres enfants et constitué une petite famille d’accueil.
Le voyage s’est bien passé mais, quand l’avion a commencé à descendre, Saïdou s’est couché dans l’allée centrale. Il ne voulait pas quitter l’avion. Tout le monde le regardait.
Nous sommes allés près de lui :
« Saïdou, arrête-toi et viens t’asseoir.
– Non, mais moi je ne veux pas partir, je veux rester avec vous.
Il restait couché.
Pour finir, il vient quand même s’asseoir quand l’avion se pose, et nous pouvons sortir.
L’hôtesse de l’air Air Mali prend gentiment en charge Saïdou qui se met à crier et à pleurer :
-Je veux rester avec vous, il ne faut pas m’abandonner…
– Mais, Saïdou, faut que tu ailles revoir ta maman, faut que tu ailles dans ton pays…
– Je veux rester avec vous…
C’était vraiment tristes car nous l’aimions beaucoup.
Mon avion pour rentrer au Cameroun ne partait que le lendemain, et mon cœur souffrait beaucoup et, tout le temps, dans la tête, car je n’avais dans la tête que notre Saïdou.

Pour me distraire, j’ai décidé d’aller marcher dans les rues de Cotonou. Il y en a une avec beaucoup de magasins. Dans le premier, il y avait de belles cravates : nous n’avons jamais mis de cravates, donc cela ne no m’intéressait pas. Dans le deuxième, des boucles d’oreilles, des colliers : étant célibataires cela ne nous concernait pas, nous n’avions pas de cadeau à faire. Dans le troisième, oh ! les beaux souliers en cuir fin ! Cela nous intéressait un peu plus parce que nous fabriquions des chaussures pour nos frères lépreux, évidemment pas aussi beaux. Et je souffrais toujours dans mon cœur. Alors j’ai arrêté de faire le tour des magasins, car cela ne me disait rien de rien.
À la fin de la rue, un petit enfant se trouve sur le trottoir. Il avait 10 ans, et des toutes petites jambes.
-Bonjour, mon petit, comment t’appelles-tu ?
– Jean-Félix.
– Tu vas à l’école ?
– Bien sûr, sur mon derrière.
À sa petite croix, je reconnais qu’il est chrétien.
-Tu es chrétien ?
– Bien sûr je suis chrétien, cela fait deux ans que je suis baptisé.
– Alors tu connais bien Jésus.
– Bien sûr que je connais bien Jésus, sinon je ne serais pas baptisé ! C’est mon ami.
– On va encore te poser une question : est-ce que tu aimes Jésus ?
Et là, il ne me répond pas. Je le regarde avec ses grands yeux qui me fixent.
Silence. Jean Félix ne répond rien.
Je lui demande une deuxième fois :
-Comment est-ce que tu aimes Jésus ?
Je tends l’oreille. Il ne répond rien.
-Tu connais Jésus ?
– Bien sûr, je vous l’ai déjà dit.
– Comment tu l’aimes ?
Silence.
Je vois alors qu’il tourne et retourne sa main dans sa poche. Puis, il sort sa main avec les doigts fermés. Il met sa main devant ma bouche et en me regardant me dit :
-Tiens, mange mon bonbon.
Là, j’ai tout compris.
Il mettait en pratique ce que disait Jésus dans l’Évangile :
« J’étais malade et tu es venu me guérir,
» j’étais en prison, tu es venu me voir,
» j’avais faim et tu m’as donné à manger,
» j’étais triste et tu m’as consolé par ta charité.
Jésus ne dit pas : « Il y a un homme qui a faim ouqui est malade… »
Il dit : « Moi, Jésus, j’étais malade, prisonnier, j’étais dans la rue, j’avais mal dans le cœur. J’avais quitté Saïdou et toi, tu m’as donné ton bonbon pour me consoler… »
Ici, en Europe, les enfants mangent des bonbons à volonté, mais en Afrique, un bonbon, c’est un trésor. On l’enveloppe soigneusement dans un mouchoir pour le garder dans sa poche et le sucer de temps en temps ou le faire partager à ses copains.
Et quand j’ai demandé à cet enfant s’il aimait Jésus, il ne m’a pas répondu. Il m’a montré qu’il aimait Jésus, en souffrance : « Mange mon bonbon. »
A la léproserie, nous avions accueilli une petite Brigitte de trois ans. Cette enfant avait déjà perdu sa maman. Et un soir qu’elle avait froid, elle s’était rapprochée du feu à l’intérieur de la case. Quand le papa est rentré le soir, à moitié ivre, il avait perdu la tête et, d’un coup de pied, a jeté sa petite fille dans le feu en voulant y mettre du bois. Il l’a confondue avec une bûche.
Immédiatement, une sœur du dispensaire nous l’a amenée de Yaoundé pour l’opérer et l’appareiller quand sa jambe brûlée serait cicatrisée. Elle logeait dans une famille avec de nombreux enfants. Ils l’avaient adoptée. Pour lui faire passer le temps pendant les soins et les essais, nous lui offrions un bonbon. Elle le suçait une fois puis le gardait dans sa main et, quand elle rentrait dans sa famille d’accueil, elle passait chez tous les enfants et leur disait : « Goûte mon bonbon. Demain, je vous en apporterai un autre. » Les enfants l’appelaient Brigitte au bonbon.
Cette toute petite fille de 3 ans était une vraie partageuse, comme le vivait Jésus dans l’Évangile.


