MANGE MON BONBON

Yaoundé

(Pierre raconte)

Avec Raymond, mon frère, nous avons accueilli plusieurs enfants lépreux, dont un jeune du Mali qui s’appelait Saïdou. Il était malade mental. Nous l’aimions beaucoup. Nous avons pu dire à l’ambassadeur du Mali : « Saïdou vit avec nous, mais ce serait mieux qu’il retourne dans son petit village.

– Mais oui, on va lui faire un billet d’avion pour le Mali ; il faudrait que vous le rameniez jusqu’en Côte d’Ivoire et, là, vous le confierez à une hôtesse de l’air dans l’avion du Mali. »

Nous embarquons avec Saïdou dans un avion Air Africa.

Saïdou sentait qu’il n’allait plus vivre avec nous et il était triste, triste, triste…

Le voyage s’est bien passé mais, quand l’avion a commencé à descendre, il s’est couché dans l’allée centrale. Tout le monde le regardait.

Nous sommes allés près de lui :

« Saïdou, arrête-toi et viens t’asseoir.

– Non, mais moi je ne veux pas partir, je veux rester avec vous. »

Il restait couché.

Pour finir, il vient quand même s’asseoir quand l’avion se pose, nous pouvons sortir.

L’hôtesse de l’air Air Mali prend gentiment en charge Saïdou qui se met à crier et à pleurer : 

« Je veux rester avec vous, faut pas m’abandonner…

– Mais, Saïdou, faut que tu ailles revoir ta maman, faut que tu ailles dans ton pays…

– Je veux rester avec vous… »

Nous étions tristes car nous l’aimions beaucoup.

Notre avion ne partait que le lendemain, mais notre cœur souffrait beaucoup et, tout le temps, dans la tête, nous n’avions que Saïdou.

Pour nous distraire, nous allons marcher dans les rues de Cotonou. Il y en a une avec beaucoup de magasins. Dans le premier, il y avait de belles cravates : nous n’avons jamais mis de cravates, donc cela ne nous intéressait pas. Dans le deuxième, des boucles d’oreilles, des colliers : étant célibataires cela ne nous concernait pas, nous n’avions pas de cadeau à faire. Dans le troisième, oh ! les beaux souliers en cuir fin ! Cela nous intéressait un peu plus parce que nous fabriquions des chaussures pour nos frères lépreux, évidemment pas aussi beaux. Et nous souffrions toujours dans notre cœur. 

À la fin de la rue, un petit enfant se trouve sur le trottoir. Il avait 10 ans, et de toutes petites jambes.

« Bonjour, mon petit, comment t’appelles-tu ?

– Jean-Félix.

– Tu vas à l’école ?

– Bien sûr, sur mon derrière. 

À sa petite croix, nous le reconnaissons chrétien.

-Tu es chrétien ?

– Bien sûr je suis chrétien, cela fait deux ans que je suis baptisé.

– Alors tu connais bien Jésus.

– Bien sûr que je connais bien Jésus, sinon je ne serais pas baptisé ! C’est mon ami.

– On va encore te poser une question : est-ce que tu aimes Jésus ?  

Silence. Jean Félix ne répond rien.

Nous demandons encore :

– Comment est-ce que tu aimes Jésus ? 

Nous tendons l’oreille. Il ne répond rien.

-Tu connais Jésus ?

– Bien sûr, je vous l’ai déjà dit.

– Comment tu l’aimes ? 

Silence.

Alors il tourne et retourne sa main dans sa poche et la sort les doigts fermés. Il la met devant la bouche de Pierre et nous dit :

-Tiens, mange mon bonbon. 

Là on a tout compris. Philippe mettait en pratique ce que disait Jésus dans l’Évangile :
« J’étais malade et tu es venu me guérir,
j’étais en prison, tu es venu me voir,
 j’avais faim et tu m’as donné à manger,

Père Pierre

» j’étais triste et tu m’as consolé par ta charité. »

Jésus ne dit pas « il y a un homme qui a faim, qui est malade… »

Il dit : « Moi, Jésus, j’étais malade, prisonnier, j’étais dans la rue, j’avais mal dans le cœur. J’avais quitté Saïdou et toi, tu m’as donné ton bonbon pour me consoler… »

Ici, en Europe, les enfants mangent des bonbons à volonté, mais en Afrique, un bonbon est un trésor. On l’enveloppe soigneusement dans un mouchoir pour le garder dans sa poche et le sucer de temps en temps ou le faire partager à ses copains, comme l’a fait Brigitte dont voici l’histoire. Cette petite Brigitte de 3 ans avait froid et s’était approché du feu à l’intérieur de la case. Quand le papa est rentré le soir, à moitié ivre, il avait perdu la tête et, d’un coup de pied, a jeté sa petite fille dans le feu en voulant y mettre du bois. Il l’a confondue avec une bûche. Une sœur du dispensaire nous l’a amenée de Yaoundé pour l’opérer et l’appareiller quand sa jambe brûlée serait cicatrisée. Elle logeait dans une famille avec de nombreux enfants. Ils l’avaient adoptée. Pour lui faire passer le temps pendant les soins et les essais, nous lui offrions un bonbon. Elle le suçait une fois puis le gardait dans sa main et, quand elle rentrait dans sa famille d’accueil, elle passait chez tous les enfants et leur disait : « Goûtez mon bonbon. Demain, je vous en apporterai un autre. » Les enfants l’appelaient Brigitte au bonbon. 

Cette toute petite fille de 3 ans était une vraie partageuse, comme le vivait Jésus dans l’Évangile.