MARIE, LA LÉPREUSE

1975. Centre Jamot léproserie de Yaoudné

SON NOM: MARIE

Père Raymond:

Quand tu rencontres un malade, regarde le comme aimé de Dieu : « Tu m’as aimé comme j’étais ».

Avec mon frère Pierre, nous avons pris deux heures pour aller chercher Marie en faisant des kilomètres et des kilomètres sur une route vraiment impraticable. 

Personne ne s’intéressait à elle. Elle pourrissait dans une case toute délabrée avec une lèpre encore active. Nous savions qu’elle était là et ne recevait aucune assistance. Nous lui avions promis que nous viendrions la chercher pour la soigner correctement.

Cela voulait dire qu’il fallait l’amputer des deux pieds car ils étaient complètement pourris. Et les amputations seraient assez importantes.  Car plus on attend, plus l’os pourrit et  l’infection monte de l’intérieur.

Après l’avoir emmenée, nous sommes partis en ville au grand hôpital de Yaoundé pour y faire des radios. 

Ses moignons n’avaient jamais été lavés. Elle passait juste de l’eau sur son corps et n’avait pas de savon.  L’odeur de la lèpre est restée  intensément prégnante dans la voiture pendant trois semaines après avoir emmené Marie.

En arrivant, le radiologue nous dit : « Je n’ai pas de radio.» Il se retrouvait devant une femme qui sentait très mauvais et dont la robe était déchirée. »

J’ai tout de suite compris que c’était un prétexte pour dire à cette femme : « Va-t-en ! Tu sens trop mauvais.» 

Il faut dire qu’il nous a fallu trois semaines pour que la voiture soit débarrassée de l’odeur que Marie y avait laissée.

J’ai dit à Marie : « Viens, Marie on va aller ailleurs». 

UN REGARD QUI REMET A NEUF

A la léproserie même où nous vivions,  j’ai fait chauffer un peu d’eau puis j’ai commencé à la laver des pieds à la tête. Comme elle n’avait pas de moignons, il fallait vraiment frotter fort le dos, les jambes, partout.


En l’essuyant j’ai vu que le linge était tout sale.  J’ai recommencé une seconde fois en frottant plus fort. Elle se laissait faire. Elle était heureuse. Le deuxième linge était pareil que le premier. J’ai repris une 3è, une 4è une 5è fois le linge était toujours sale. 

J’étais épuisé. Alors, j’ai appelé Yves  notre prothésiste du centre :

– Yves, tu vois cette maman, c’est ta maman. Tu vas la laver correctement en lui donnant beaucoup d’amour et de respect. Il faut que le linge soit propre.

Elle était heureuse de se laisser faire.

En l’essuyant, il est venu me dire à la 6è fois : 

-Ce n’est pas encore propre.

A la 7ème fois, il a mis tout son cœur et son attention pour que « sa » maman soit vraiment propre comme il désirait la voir. 

Et cette fois , la serviette était propre quand on l’a essuyée. Il avait réussi à donner la dernière main pour rendre propre cette maman. 

J’ai dit à Marie :

-Maintenant, il faut rendre propre ce qui est impossible à nettoyer : tes plaies.

J’ ai refait les pansements  aux deux pieds avec des bandes correctes. 

La sœur Liliane qui était avec nous lui a donné une de ses robes. 


Il manquait du parfum pour cette petite maman. Marie était toute belle et sentait très bon. On n’aurait pas dit une lépreuse.  Elle ressemblait à l’une de nos soeurs. 

Le lendemain, je l’ai conduite à l’hôpital pour tenter de passer la radio.  Nous avons retrouvé le radiologue du jour précédent :

-Il n’y a pas de problème. Il y a tout ce qu’il faut. Où est la dame qui est venue hier avec vous ? » 

-Vous l’avez devant vous !

 Il était émerveillé de voir qu’elle se représentait à lui comme si c’était sa maman.

REMISE DEBOUT PAR L’AMOUR

Nous avons opéré Marie des deux jambes le 17 décembre. Mais auparavant, Pierre lui avait fait ses prothèses. C’est ainsi que nous aidions les malades à accepter l’opération.  Nous déposions la prothèse terminée avant l’opération près de leur oreiller. Ils savaient qu’après quinze jours, les moignons étaient cicatrisés, il pourraient remarcher avec les prothèses déjà préparées.

Le 27 décembre peu après Noël, Marie était debout et marchait sur ses nouvelles jambes en nous empoignant. Il n’y avait pas une femme plus heureuse qu’elle. 

Enfin elle était libérée de son handicap qui l’écrasait   et de sa maladie physique, sociale et personnelle. Elle était redevenue une femme normale. Son cœur avait rajeuni. Elle avait le sourire du matin au soir et ne savait pas comment nous remercier ? 

Je lui ai dit : « Marie, maintenant il faut te tourner vers Dieu qui est présent en toi pour lui dire que tu es sa petite fille chérie et qu’il est ton Papa pour toujours. »

Redevenue une femme normale, elle a découvert sa vocation de fille de Dieu, son être de petite fille du Père.

Chaque fois que Pierre et Raymond nous racontaient cet épisode, que de tendresse et de compassion dans leur voix  lorsqu’ils évoquaient Marie.