UNE FLEUR MERVEILLEUSE, LE PETIT ALAIN

Pierre, Jacques Lebreton et Raymond

Au festival espérance de Besançon en 86, Jacques Lebreton raconte une rencontre merveilleuse au cours de sa tournée de conférence au Zaïre avec les Frères Jaccard:

Alain

Un prêtre me parle  avec émotion d’un enfant de 11 ans amputé des deux pieds depuis dix jours.  Il a été renversé par un bus et ne sait pas qu’il est amputé. 

J’ai voulu voir l’enfant. Il ne suffit pas de proclamer l’amour. Il faut le vivre. Et c’est en le vivant qu’on apprend à le proclamer.

Nous partons pour cet hôpital avec Pierre et Raymond. Raymond demande à voir les moignons du petit garçon. A la vue du spectacle, il est désolé de voir le résultat et s’enquiert de rencontrer le chirurgien.

Avec beaucoup de délicatesse, il lui explique qu’en cas de traumatismes, il ne faut pas laisser les moignons ouverts à l’inverse des amputations dues aux infections comme la lèpre.  

– Je dois vous avouer une chose dit le chirurgien. Je ne sais pas opérer.

Raymond avait une grande expérience mais est touché par l’humilité de ce chirurgien pourtant agrégé de chirurgie qui confesse son incapacité à un prêtre qui n’a fait que le séminaire.

-Docteur, je vous remercie de votre humilité. Pouvez-vous revenir mercredi ? Il faut recommencer les opérations. Je ferai la première jambe et je vous accompagnerai pour la deuxième.

Ensemble, ils cherchaient et partageaient leur fringale de donner de l’espérance à cet enfant. 

Pierre, lui discutait avec les parents tout affolés :

-Vous verrez, Alain marchera et même il jouera au football. Aujourd’hui, on fait des prothèses. Ce sera d’abord très simple et très sobre. Il ne faut pas chercher quelque chose de trop compliqué. 

Ensemble, ils renouaient avec l’espérance. 

Pierre, Jacques? Raymond, Alain et sa maman

La force du baptême

Pendant ce temps, le prêtre parlait avec Alain. 

-Dis donc Alain. Tu devais faire ta première communion. Quand est-ce que tu veux la faire ? 

-Aujourd’hui !

Quel appétit il y avait dans cet enfant ! Et tout d’un coup ce prêtre découvrait qu’Alain n’était pas encore baptisé. Il fallait baptiser Alain. Me voyant là, il eut une lumière : 

-Tu veux que Jacques Lebreton te baptise ? 

Était-ce la fierté pour lui d’être baptisé par quelqu’un qui venait d’Europe, tout spécialement pour le baptiser ? Était-ce l’intérêt d’être baptisé par une personnalité ? Je ne sais pas, mais Alain a dit oui. Et le soir même, j’avais l’émotion de baptiser Alain et de lui donner la communion. C’était tout un programme. Le petit Alain ne savait pas qu’il était amputé des deux pieds. 

Aussi, autour de ce grand silence qu’il y avait autour de l’enfant un silence non pas de l’ignorance de la souffrance, mais le silence de la timidité que l’on a devant quelqu’un qui souffre. 

Autour de ce petit Alain, il y avait une grande conspiration du silence. 

Le silence de l’amour qui se tait mais qui vit. 

Il fallait parler à Alain, et lui signifier ce que signifiait ce baptême. Mais quoi lui dire, puisqu’il ne savait pas qu’il n’avait plus de pieds. 

-Tu sais Alain. C’est dur la vie quelquefois. C’est cruel. Tu vois, cette onction que je vais te faire avec l’huile, c’est tout un symbole. Quand un athlète va se lancer dans le stade, il se masse les muscles avec de l’huile pour assouplir ses muscles. Il va peut-être te falloir beaucoup de courage dans la vie pour porter ta vie. Alors je souhaite que tu trouves dans ce baptême que tu reçois aujourd’hui toute la source de cette force qui te sera nécessaire pour vivre ta vie. 

Et Alain écoutait attentif, le cœur ouvert.

À un moment, après cette cérémonie du baptême, Alain avait prié. 

Le prêtre lui avait demandé de prier : 

-Alain, tu veux animer notre prière ? 

Alain a dit cette phrase bouleversante : 

«Seigneur, faites que je marche. » 

Que voulait-il dire par-là ? Nous jouait-il la comédie ? Moi qui étais aveugle et qui savais effectivement qu’on peut vivre aveugle, sans savoir qu’on n’a plus de mains, je l’avais vécu pendant quatre mois, je me disais mais enfin , il a ses yeux, il voit bien qu’au bout de ses jambes, il n’y a plus de pieds. Mais il sentait tellement ses pieds et dans sa conscience d’enfant. Que se passe-t-il ? Ce n’était pas possible que derrière ses gros pansements, il y avait sûrement des pieds. Il les sentait tellement. Le lendemain matin, on a voulu faire les pansements d’Alain. 

-Attendez dit Alain, je n’ai pas prié. 

Et Alain a prié. Et puis, on lui a enlevé les pansements. Et il a découvert l’état dans lequel il était. Il n’a eu aucune plainte. Mais il s’est tourné vers son père, il lui a dit :

-Papa, pourquoi tu ne m’as rien dit ? 

D’où lui venait d’audace de croire qu’il aurait eu le courage de porter cette réalité ? 

Emportés par le programme des conférences prévues, nous n’avons pas eu beaucoup l’occasion de nous attarder. Cependant le mercredi suivant, Raymond participait pendant deux heures avec le chirurgien à l’intervention chirurgicale pour refaire les deux moignons d’Alain enfin aptes à porter des prothèses.  On ne peut pas porter les jambes n’importe comment. Il faut des moignons corrects pour porter des prothèses.

Mais il fallait suivre le programme. L’avion déjà nous emportait vers Lubumbashi et Kolwezi. Nous conseillons aux parents d’aller au centre protestant de Kimpese pour la cicatrisation complète des moignons et un bon appareillage. Pierre et Raymond y avaient organisé plusieurs stages de formations de prothésistes.

Et ensuite ?

Le 17 mai, nous sommes revenus sur Kinshasa. Le soir, nous étions au chevet du petit Alain. Alain, il était dans son fauteuil roulant. Il allait et il venait dans l’hôpital rigolant avec chacun !

Étonnant petit Alain. Était-il inconscient et cependant cette paix, cette sérénité avait quelque chose d’étrange, d’extraordinaire, de surnaturel peut être. 

Le lendemain, nous avons vu ses parents. Ils sont venus me voir avant que je prenne l’avion pour rentrer en France. Et le père d’Alain m’a rapporté cette phrase d’Alain : 

-Mais Papa, qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens à pleurer quand ils viennent me voir ? Je ne suis pas mort. 

C’était lui qui minimisait l’handicap dont il était affligé. Disons plutôt, il croyait encore qu’il avait ses pieds et maintenant il s’étonnait de voir les gens être émus devant l’épreuve qui était la sienne. Inconscience d’enfant. Courage de la foi, je ne sais. Chacun interprétera la chose comme il entendra. 

Mais nous est-il interdit de voir dans ce courage d’Alain la grâce de la foi. 

En août, les frères sont repartis. Alain avait ses moignons bien cicatrisés et deux magnifiques prothèses. Et on le voit jouer au foot.

Le papa  a avoué à Pierre :

-Quand vous m’avez dit que mon enfant jouerait au football, je voulais vous casser la gueule. »

Dans le centre de rééducation où il était, Alain n’était pas seul. Il avait rencontré un petit copain atteint de trépanozitose avec un abcès dans les os des jambes et d’un bras.  Et c’était lui Alain qui poussait le fauteuil de son copain. Alain lui a dit : 

-Dis donc ! Tu es baptisé toi ? 

-Non je ne suis pas baptisé.
-Tu n’as pas fait ta première communion ? Mais dis donc, il faudrait que tu fasses ta première communion. Pourquoi tu n’es pas baptisé ? 

Alors on a demandé aux parents du petit copain pourquoi ? 

-On ne sait pas. On n’y a pas pensé. 


Quelques jours avant leur départ, les frères ont donné le baptême à ce jeune adolescent malade ainsi que l’eucharistie. Il a voulu prendre les prénoms de Pierre-Raymond-Marie. La messe était très simple, vraie et surtout profondément priante.


Le curé du centre était venu et  dit aux frères :

-J’aimerais que tous ceux que je baptise soient aussi bien préparé à cette « divinisation » que Pierre-Raymond-Marie.

Et aujourd’hui le petit Alain s’en va porteur d’espérance pour ceux qui ont faim d’espérance. 

Au fond, le baptême, c’est peut-être un envoi. 

Au fond le baptême, c’est une entrée dans la justification de notre espérance. Réjouissons-nous. 


Pierre-Raymond-Marie vivra-t-il encore longtemps ? Personne ne peut le dire disent les Frères Pierre et Raymond mais ce que nous savons, c’est que Dieu l’a placé sur notre route pour qu’il nous apprenne encore une fois à ouvrir nos cœurs aux événements qui font la trame de nos vies et qui sont pleins de sa Présence.

L’histoire de nos vies est gravée dans le cœur des pauvres. Notre travail au milieu des petits et des handicapés est de leur redonner l’espérance.  Et la vie peut renaître. 

Quelles fleurs merveilleuses que ces deux enfants Alain et Pierre-Raymond-Marie comme l’aviateur de st Exupéry arrivant près d’un puits, nos yeux se sont ouverts car nos cœurs voyaient ce que nous cherchions ?