CHICHACHOMA

Le père Chichachoma avec deux de ses enfants

MEXICO

Quel prêtre, merveilleux, nous avons eu la chance de connaître dans les rues de Mexico ! Il enseignait à l’université et le mur de sa chambre était tassé de diplômes…

Son nom ? Chichachoma, ce qui signifie « celui qui est chauve et qui a une grande barbe. ».
Un jour, un petit enfant lui a dit :

-Père, donne-moi de l’argent. J’ai faim. »avec moi, tu t’achèteras tous les sandwiches que tu veux, et même tu pourras prendre un coca ou une orangeade. De l’argent je n’en ai pas. Pendant qu’il mangeait, le Père lui a posé beaucoup de questions : où habites-tu ? Comment vis-tu. En écoutant l’enfant, et lui dit tout ce que tu m’as raconté, ce sont des mensonges. Ah non Père je ne mens pas. Bien voir de tes propres yeux si tu ne me crois pas. Quand le pète Tchatcho Thomas est rentré dans sa communauté, il appelle son supérieur en lui disant : si tu le permets, j’aimerais terminer l’année académique pour aller vivre avec les enfants dans la rue. Lorsque nous étions en Mexico, nous allions le voir tous les jours. Il était vraiment extraordinaire. Nous vivions avec lui une vraie amitié. Ça sert total. Venez avec moi. Je n’ai plus rien pour nourrir mes enfants. Il en avait au moins 150. Alors il a appelé un taxi pour aller voir un de ses amis qui avait une petite usine. Henri est-ce que tu veux aller au ciel ? Sûr Père que je veux aller au ciel. Alors prends ton chéquier et écris 7 millions de pesos. Égal 700 €. Mais mon père, j’ai une famille à nourrir. Mais toi tu manges trois fois par jour. Il me faut 7 millions de pesos pour que mes enfants mangent une fois par jour..

Pendant qu’Henri préparait le chèque, il lui demande : « Donne-moi un de tes bons cigares. Ah, va, tu pourrais bien me laisser la boîte ! » Et voilà notre padre qui empoche toute la boîte de cigares.

Une fois sorti de chez Henri, nous reprenons le taxi. Le père lui dit que la course sera gratuite. 

« Est-ce que tu es chrétien ? Est-ce que tu veux aller au ciel ?

– Bien sûr, mon père, que je suis chrétien, regardez ce chapelet… 

– Est-ce que tu peux nous conduire là-bas gratuitement avec ces deux frères ?

– Oh, mon père, j’ai une femme et des enfants !

– Oui. Est-ce que tu veux aller au Ciel ? Alors emmène-nous. » 

Puis il lui dit : « Arrête-toi ! »

Sur un fumier il y avait un petit gosse qui grattait une orange pour en garder ce qui restait de bon.

Il l’interpelle : 

« Eh ! Est-ce que tu connais Chichachoma ? »

Le gamin fait un signe affirmatif de la tête.

« Est-ce que tu veux manger une fois par jour ? »

Le gamin fait signe que oui.

Alors le père l’appelle. Le gosse s’approche lentement, craintivement, ne sachant à qui il a affaire. Le père lui laisse ouvrir la porte.

Puis il le met sur ses genoux.

Et se tournant vers nous, il nous dit en posant sa main sur la tête de l’enfant : 

« Aujourd’hui on a trouvé Jésus-Christ !

– Jésus-Christ ?, dit le chauffeur.

– Ben, c’est Jésus ! Jésus nous a dit “ J’avais faim et tu m’as donné à manger. ”Ce petit gosse, il a faim, c’est Jésus-Christ. »

Alors un peu après, le père s’arrête à une cabine téléphonique et appelle une bande de gosses en leur disant : « Nous avons trouvé Jésus-Christ ! Aujourd’hui c’est la fête. On va manger à la pizzeria ! »

Un groupe d’enfants nous rejoint aussitôt.

Ils hurlaient de joie et tapaient des mains en disant : « On va manger au restaurant ! »

Arrivés dans le petit bouiboui, le père dit au serveur : « Laisse les enfants arranger les tables comme ils veulent. On fera une seule table, et on sera tous ensemble avec Jésus-Christ au milieu. »

Le père Chichachoma qui parle à un enfant

Le père nous a placés Raymond à droite et moi à gauche de Jésus-Christ. Ça sentait mauvais, puis il avait des mains, oh ! ces mains toutes noires !…

Les enfants ne savaient pas comment tenir la carte du restaurant. Ils la tournaient dans tous les sens. Aucun ne savait lire.

Le père se tourne vers le serveur : « Écoute, tu donnes à chacun une bonne assiette de poulet avec du riz. Et tu commences par servir Jésus-Christ. » 

Et lui, dit : « C’est Jésus-Christ ?

– Bah, bien sûr, il a faim… “ J’avais faim, tu m’as donné à manger. ” Nous avons trouvé ce gosse qui avait faim. C’est Jésus. Il ne faut pas se casser la tête. »

Alors « Jésus » a pris l’assiette. Il ne savait pas comment se servir de la fourchette et du couteau et les retournait à l’envers.

Le père lui dit : « Écoute, prends ta bonne fourchette de tous les jours. » C’était sa main.

Alors les gosses font tous comme lui et s’attaquent à la bonne assiette qu’ils avaient devant eux. Pas pour longtemps, car avec leur petit estomac ils avaient mangé tellement vite qu’ils étaient déjà calés.

« Garçon !, dit le père. Amène du papier journal pour tout le monde.  Nous allons prendre les restes et les distribuer à ceux qui ont faim. »

Chacun a pris une feuille de journal et y a mis ce qu’il restait du riz. « Jésus », lui, a fait pareil. Le pauvre « Jésus », il ne pouvait plus manger. Il avait quasi tout laissé dans l’assiette.

Une bande de gosses était déjà derrière les vitres de la pizzeria et attendait pour ramasser ce que nos gamins avaient dans leurs poches.

Le père se lève et leur dit : « Suivez-moi. N’ayez pas peur. » Il demande aux gosses : « Où habitez-vous ? »

Ils nous conduisent dans un terrain vague où ils logeaient. Le père entre dans un Combi Volkswagen avec du plastique à la place des vitres et des morceaux de carton. Parmi la vingtaine de gamins, il y avait une jeune fille de 13 ans qui venait d’accoucher cette nuit et qui donnait à boire à son bébé.

Le père leur dit : « Allez, les gars, sortez tous de là ! 

Allez, les gars, on a un cadeau à vous faire, mais avant, on va remercier notre Papa du Ciel. Vous le connaissez ? » 

– Non. 

– Alors répétez avec moi. Papa… 

Alors tous les gosses criaient :

« Papa… »

– Qui es au Ciel… – Qui es au Ciel…

– Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour… Papa, qui es au Ciel, tu sais, on a faim, donne-nous du pain à manger. Papa, aide-nous aujourd’hui à partager notre pain. 

Vous voyez, vous vous êtes fait des amis aujourd’hui.

Connaissez-vous votre Maman du Ciel ? »

Silence.

« Répétez après moi :

Maman chérie, réjouis-toi,

tu es tellement pleine d’amour parce que le Seigneur est avec toi,

Ton enfant chéri, c’est Dieu,

Prie pour nous tes petits enfants. 

Maintenant (faut qu’on se tienne la main),

Et à l’heure de notre naissance au Ciel. »

Alors les enfants, devant cette réalité, ont mis leur main à la poche et, en suivant le désir du père, ont sorti leur journal avec la boule de riz.

« Vous voyez, ces jeunes ont voulu partager avec vous comme a fait Jésus. » En se tournant vers ses enfants, il leur dit : « Vous vous êtes fait des amis aujourd’hui. Vous ne vous battrez plus…, les mains, c’est pour partager mais pas pour cogner. Vous remercierez votre Papa et votre Maman du Ciel. »

Pendant que les gosses mangeaient, le père leur a fait une catéchèse simple et claire, avec des mots très forts.

« Votre père, votre mère, vous ne les connaissez pas ? Ils vous ont abandonnés ? »

Les gamins faisaient « oui » de la tête. 

« Jésus, sur la Croix, il a crié aussi : “ Eloi, Eloi, lama sabachtani. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tu m’as abandonné ? ”

» Alors criez vers Dieu comme Jésus, il vous écoute.

» Oui mais il ne vous a pas seulement abandonnés il est venu près de vou[1] s. Vous voyez, les copains ils vous ont apporté à manger aujourd’hui de la part de notre Papa du Ciel. 

» Il a dit à une fille malade : “ Talitah Koum, debout, lève-toi ! ” Alors ne restez pas comme çà par terre. Debout, levez-vous ! » 

Et tout le monde : « Levons-nous ! Debout, Jésus nous apporte un cadeau ! »

« Oui, mais vous avez les yeux fermés. Vous ne voyez pas que c’est le Papa qui vous donne à manger. Alors Jésus est allé près d’un malade et lui a dit : “ Ephata. Ouvre-toi ”.

» Allez, on ouvre nos yeux très grands, et notre cœur, et on entend Jésus qui nous dit : “ Ephata, Ouvre-toi grand. ” »

Et tout le monde criait : « Ephata, ephata ! »

« Maintenant que vous avez vu que le cadeau vient du Papa, vous avez bien mangé, vous pouvez appeler Dieu comme Jésus : “ Abba, Abba ”. » 

Et tout le monde criait avec joie : « Abba, Abba. Papa, Papa. »

Mais la journée n’était pas terminée Un autre repas nous attendait. Le doyen de la faculté de médecine avait réuni tous ses amis chirurgiens et médecins accompagnés de leurs femmes pour nous rencontrer et connaître notre travail.

18 h sonne. Une voiture nous attend. Et quelle voiture ! Une Rolls-Royce.

Un chauffeur à casquette et gants blancs nous invite à prendre place.

Il nous place à l’arrière dans cette voiture de luxe aux vitres noires. Nous avons l’air de deux marsupilamis avec nos bras de chemise et nos sandalettes.

Arrivés dans la grande propriété, une grande dame à la jupe fendue nous accueille. Elle tient dans sa bouche un porte-cigarettes en or. Sans cesse, elle rabattait sa jupe devant elle.

« Oh, mes Père, mais quel bonheur de vous accueillir chez nous, mes Pères ! … Entrez donc faire connaissance de nos amis médecins et de leurs épouses… »

Dans le salon, où elle nous fait entrer, tout le monde avait aussi son porte-cigare en or massif.

Des petits groupes papotaient. Et la grande dame nous fait signe de nous asseoir sur un canapé. Elle nous présente succinctement et nous demande de prendre la parole pour parler de notre mission et du besoin d’opérer les maux perforants plantaires des lépreux.

Nous avons lancé un appel pour toucher le cœur de ces médecins et des chirurgiens et pouvoir continuer notre travail à la grande léproserie de Mexico.

À 22 h, la grande dame est venue, elle a frappé dans les mains et a invité sa noble assistance :

« Messieurs, Mesdames, le repas est prêt. Vous pouvez passer dans la salle à côté. »

À une heure tardive, nous commencions de connaître cette noble assemblée avec des coutumes très particulières. Cette chère dame avait dû passer tout l’après-midi à préparer la place assise de chacun de ses invités, en alternance d’un homme et d’une femme.

Nous n’en croyions pas nos yeux. Devant chaque assiette, une collection de verres. Puis des couverts en or massif. Nous ne regrettions qu’une chose : de ne pas avoir pris une chemise à manches longues. On aurait bien mis un couteau en or massif dans nos manches. On l’aurait donné au père Chichachoma pour ses enfants.

À une grande dame qui était à côté de moi, je demande si elle connaît, le père Chichachoma.

Père Chichachoma dans son bureau

« Nous ne fréquentons pas les Indiens.

– Il n’est pas indien ; il est espagnol, professeur de langues à l’université.

– Comment dites-vous ?

– Chichachoma.  Cela veut dire « chauve et barbu ». Il s’occupe des gosses de la rue à Mexico.

– Des gosses ? dans la rue ? à Mexico ? Nous n’allons pas dans ces rues. On ne les connaît pas.

– Allez-y donc. Descendez dans les égouts comme nous y sommes allés. Vous verrez la misère de ces enfants… »

Se tournant vers sa voisine et coupant court elle lui pose la question :

« Madame, où allez-vous passer les vacances de Pâques ?

– Je serai à Madrid, parce qu’on m’a dit qu’il y avait de nouvelles créations. Mais au printemps prochain je vais partir à New York. »

Ce serait bien qu’elles puissent ouvrir leurs yeux et voir la réalité…

Le père Chichachoma a été pour nous un exemple merveilleux. Parce qu’il dénonçait les policiers qui attrapaient les enfants avec des filets pour les dons d’organe, il a été mis à la porte du Mexique et l’État mexicain l’a poursuivi. Il n’a pas voulu d’avocat. Il s’est défendu tout seul et il a gagné le procès.

Les enfants étaient heureux parce qu’il prenait sa barbe séparée en deux et l’attachait en faisant un nœud au-dessus de sa tête.

Quel père il a été pour tous ces pauvres gosses ! Il les aimait tellement !

Dieu ne délaisse jamais ses enfants. Il les aimera toujours. 

Rendons-lui grâce et chantons ses merveilles, comme Marie dans son Magnificat.


 [1]Oui, mais non seulement il ne vous a pas abandonnés, mais…

Ne serait-ce pas plutôt cela le sens ?

Le père Chichachoma et le père Pierre