Au commencement la charité

La force d’aimer

 La famille, un trésor

« Nous avons reçu tellement d’amour dans notre famille, disaient les Pères Pierre et Raymond Jaccard que toute notre vie a été de le donner ».

Comme une rampe de lancement, la famille les a nourris d’amour et les a formés pour leur  futur marathon de charité.

Chaque année,  en passant quelques jours ensemble,  ils reviendront  s’abreuver à cette source d’énergie bienfaisante  pour y refaire leurs forces.

A 90 ans encore,  ils ne rataient pas l’occasion de se souhaiter la « bonne fête » aux jours anniversaires de leurs parents. Dans un papier cadeau, ils s’échangeaient  quelque souvenir évocateur de la famille : soit un réveil fabriqué par le papa, soit une bande  de laine tricotée par la maman. En déballant  le présent offert, quelle douce surprise à chaque fois.

Une sacrée déclaration d’amour !

Villers-le-lac, village de 2000 habitants à la frontière suisse, 1917. Ernest Jaccard reprend un petit atelier familial d’horlogerie, abandonné depuis le début de la première guerre.  Parmi les quelques ouvriers, Simone, une jeune fille de 19 ans. Pour gagner son pain, elle parcourt chaque jour 6km à pied avec deux béquilles. Sa grâce est toute particulière. Et Ernest, en bon horloger à l’œil aiguisé n’est pas resté insensible à sa bonté toute discrète . Plusieurs fois, il l’a vue partager son repas de midi avec quelques nécessiteux postés à la porte de l’usine. 

Un soir, Simone trouve un petit billet dans la poche de son manteau : « J’aimerais bien vous rencontrer.»  « Monsieur Jaccard a dû se tromper de manteau pense-t-elle car il y a aussi une autre Simone tout aussi jolie et non handicapée comme elle ».

Dès le lendemain, elle s’empresse pour lui dire qu’il a dû faire erreur de poche !

Ernest répond sans hésitation : « C’est bien vous que je veux rencontrer. D’ailleurs, je veux vous parler d’un sujet important pour votre avenir.» 

Mr Jaccard n’est pas un approximatif dans ce qu’il fait et décide.  Il sait très bien ce qu’il veut.

Alors qu’un amour naît entre les deux  jeunes et que le mariage se fait plus proche, Ernest demande à sa fiancée. 

-Ecoute, j’aimerais quand même bien voir ta jambe avant que nous nous marions. 


La chute d’un arbre avait blessé  à la jambe la jeune Simone alors âgée de 14 ans. Le médecin peu formé avait  trafiqué dans le tibia y laissant lune infection et la plaie de plus de 10 cm qui ne cessait de suinter. Plaie incicatrisable. Ostéomyélite évolutive.  

La crainte s’empara de Simone :

-S’il voit ma jambe, adieu à ma robe de mariée ».  

Quant au rendez vous fixé,  Ernest découvrit la jambe de sa bien aimée, il fixa sur elle son regard et lui déclara : « Tu sais, je t’aimerai encore plus. »

Aimer encore plus

Ainsi est née la famille Jaccard du Villers.  Ainsi a-t-elle rayonné jusqu’aux confins de la terre.

Car les frères tout au long de leur vie missionnaire vont se tourner vers les plus exclus et méprisés des hommes.

Les lépreux rejetés, abandonnés qui ne sentent pas bon, les mal aimées de la rue considérées comme des déchets, montrées du doigt et condamnées, c’est à eux qu’ils ont consacré leur manifester un message du ciel :

« Tu sais, Jésus t’Aime encore plus. »

Rien ne les empêchera d’Aimer : ni une maladie gravement contagieuse, ni un handicap rebutant, ni une faute morale grave.  

« Ils ne jugeaient jamais.  On se sentait tellement aimés » témoignent ceux qui les ont rencontrés. Comme une onction du Ciel , l’Amour de Dieu se répandait dans les cœurs à leur passage.

Leur berceau familial a été comme la couveuse qui a formé le cœur de nos deux apôtres de l’Amour et de la Miséricorde.

La direction est déjà donnée :

Aimer toujours plus. 

Aimer quelqu’en soit le prix. 

Aimer envers et contre tout. 

Aimer c’est-à-dire se donner.

Lors de la confession, Père Raymond se faisait souvent rassurant : «  N’aie pas peur de donner ta boue à Jésus. Il t’aime encore plus. »

Pour moi dit Pierre : « Je ne dis plus le Père. Il est comme un Océan qui n’a pas de limite. Cet Océan s’appelle l’Amour infiniment miséricordieux de Dieu pour chacun de nous » 

Aimer, c’est partager

Quatre garçons voient le jour :

Léon en 1925, Ernest qui deviendra  Pierre en 1927, puis les jumeaux Xavier et Raymond en 1931.

Chez les Jaccard, la porte est grande ouverte.

En pleine seconde guerre mondiale, la famille accueille Paul, un petit alsacien, Damien, un enfant du havre, Alain, un soldat algérien. Plus tard, Antoine, séminariste polonais après 4 ans d’enfer à Auschwitz. Il devient le 5è garçon de la famille, très attaché à Maman Simone. Thérèse -Marie sera aussi une petite sœur adoptive des frères et religieuse des Sœurs de la Compassion.

« Y-a-t-il  des restrictions alimentaires en 1940 ? écrit Pierre. Qu’importe, maman fait un dessert pour les grandes fêtes, et prépare toujours deux gâteaux. Elle nous envoie en porter un à André, jeune tuberculeux issu d’une famille de 9 enfants très misérable. Même si André est très contagieux, elle nous  demande juste de nous laver les mains au retour.

Beaucoup de personnes, et surtout des pauvres passent à la maison. Il y a toujours de la place pour eux avec un couvert ou un café. 

L’âme de la famille, c’est Maman Simone, surnommée au village : « Maman si bonne ». Son handicap l’oblige à demeurer dans sa cuisine qu’ elle ne quitte que très rarement. Beaucoup de mamans viennent utiliser sa machine à coudre. La cuisine devient un « confessionnal » car Simone sait écouter, recevoir , compatir, consoler et donner. Quelle qualité de présence à chacun dans tout ce qu’elle fait.  

Sa devise : Aimer, c’est partager. 

Les Clarisses ou d’autres religieuses trouvent souvent naturel d’être hébergées à la maison ainsi que des gens du voyage.   Le maire lui-même les envoie « Allez là-bas,  chez maman Simone. »  

Maman ne fermait jamais sa porte , ni son cœur :« Venez donc vous asseoir et vous réchauffer un peu ». Puis, elle nous  appelait: « Allez voir là-bas dans le buffet s’il n’y a pas quelque chose à donner à cette maman.»  Aucun visiteur ne partait sans recevoir un petit cadeau : un mouchoir, une broderie, un petit objet…

Bien sûr, l’on va à la messe le dimanche en famille. « Nos parents dit Pierre écoutaient le sermon dominical qui durait une heure. C’était la seule formation à ce temps. Puis, dans la semaine, ils essayaient de le vivre. 

Vivre l’Evangile 

Quand tu lis l’Evangile, disait Pierre demande-toi : « Qu’est-ce que Jésus me demande à moi aujourd’hui ? Pas hier, pas demain.  L’Evangile, il ne s’agit pas d’en  faire des homélies mais de le vivre… »

Vivre l’Évangile et poser des actes en conformité avec les béatitudes, c’était essentiel.

« Papa, lui était très droit. Il n’aimait pas les magouilles. Alors là ! Un jour quelqu’un avait soudoyé une employée. Il l’a envoyée illico  rendre l’argent. 

Nos parents nous ont transmis un sens de l’absolu de l’homme.

Pendant la guerre, il n’a pas hésité à risquer sa vie pour cacher des aviateurs anglais et  accompagner des juifs en leur faisant passer la frontière suisse. Nous comprenions que nos parents étaient prêts à se sacrifier pour que d’autres trouvent la liberté. Ils nous tenaient au courant de leurs engagements et leur confiance a façonné nos personnalités.  

Que de kilomètres papa a fait en vélo, pour aller réparer les horloges franc comtoises des paysans qui oubliaient de remonter leurs pendules. « Ne me paye pas, mais donne-moi une miche de pain pour les enfants. » 

Il avait la responsabilité de cent ouvriers et leurs familles à nourrir. Ainsi préoccupé de la bonne marche de l’usine, il passait souvent la nuit à inventer de nouveaux modèles de réveils qui était la spécialité de son usine. S’il avait un gars peu doué , il lui disait : « On va se débrouiller pour trouver quelque chose pour toi. » Tout le monde pouvait venir trouver du travail . 

Un jour, il nous a stupéfaits. 

-Papa, le médecin a une voiture, le maire a une voiture, l’instituteur a une voiture et nous, on pourrait pas avoir une voiture ? 

Nous n’oublierons jamais sa réponse immédiate :

-Le jour où tous mes ouvriers auront une voiture, j’aurai une voiture. 

Un vrai patron chrétien à l’époque des syndicats inutiles chez nous.  

A la maison, il y avait beaucoup de joie entre nous.  Pierre  est une vraie dynamite pour faire rire avec des talents de comédien.

La joie de la famille débordait de leur amour mutuel,  un amour plein de délicatesse nourri par des valeurs chrétiennes telles que le partage, la justice et la miséricorde. 

En 1944, Maman Simone entend les ambulances et les sirènes qui n’en finissent pas de hurler  C’est la trouée de Belfort, une bataille  cruelle qui  se soldera par 1500 morts et 4000 blessés.  Pierre n’a que 17 ans. Elle l’appelle :

-Va te présenter auprès des sœurs du sanatorium qui allait ouvrir et demande leur si tu peux les aider. 

Une expérience que Pierre est loin d’oublier et qui sera sa première approche des grands blessés. Les opérations se succèdent jour et nuit sur treize brancards.  A un moment, Pierre interloqué ne sait que faire de la jambe – Fous-là à la poubelle lui dit le médecin.

Liberté et confiance

A la maison, chacun respecte l’autre dans les décisions qu’il prend à 15 ou à 17 ans.  Ces décisions reconnues par tous. Quel merveilleux apprentissage de la liberté profonde. C’est avec cette confiance que Pierre et Raymond avec leurs deux frères vont faire leurs premiers pas dans la vie adulte.

Confiance des parents qui fera germer leur confiance en Dieu et en eux-mêmes.


Pierre fait mémoire de ce lien très fort qui unissait toute la famille : « Nous aimions beaucoup nos parents. Maman savait que chaque fois que je devais repartir après les vacances, je cassais quelque chose.  Les quitter était toujours un sacrifice car il y avait entre nous un tel climat d’amour. » Alors, elle me disait quand j’avais cassé un objet : 

-Je n’aurais pas dû te demander cela juste le jour avant ton départ…  Voilà, mais on ne s’y arrêtait pas. 

Confiance, liberté et encouragement vont permettre aux personnalités de s’épanouir et de s’affirmer dans le don de soi.

A 19 ans, Pierre souhaite la bonne fête à sa maman :

Bien chère MAMAN,

Content, je le suis. 

Bonne fête. C’est le cri du cœur. 

Avec le Papa, Léon, les deux jumeaux, je te souhaite tout ce que ton grand cœur de maman désire : la joie.  Ceux qui ne savent pas aimer ne possèdent pas la joie. Ceux qui aiment mal, croient la posséder. Tu peux désirer cette joie et tu la possèdes car nous t’aimons d’un large amour bien solide, basé sur la reconnaissance, la compréhension de vie et l’admiration.

Il n’y a rien de plus beau, 

il n’y a rien de plus agréable pour des fils, 

que d’être réunis sous le même toit,. (Bible)

Ce toit c’est le cœur maternel. »

Esprit d’enfance, service et choix des pauvres.

Maman Simone a donné le meilleur d’elle-même à ses enfants : l’exemple évangélique de l’enfance, le dévouement silencieux aux autres et l’absolu des petits et des pauvres. Ah ! Les pauvres, c’était vraiment un absolu pour elle. Elle ne nous a jamais replié sur notre propre bonheur.

Et de 1967 à 1990, combien de tonnes de vêtements, de matériel et de médicaments seront envoyés au Cameroun  depuis le QG situé à la cave de la maison familiale?

Philippe Maire : « A six ans,  mon grand-père m’a emmené chez Mr Jaccard dans sa cave. Il allait régulièrement trier et préparer des colis.  C’était une grande table qui traversait toute la cave avec des colis jusqu’au plafond. »

Raymond : « Maman était très délicate. Elle a souffert toute sa vie, mais elle ne le disait pas. Quand je lui ai annoncé que je voulais partir en mission alors que j’étais très attaché à elle, elle m’a dit : « Tu iras là où le Seigneur t’appelle à partir. S’il te plaît de partir en mission, va. » Elle était prête à tout donner.   

Elle reste souvent  allongée car la maladie se sa jambe évolue. Combien sa souffrance offerte avec amour va soulever toute la famille dans la charité.  

Lors d’un festival espérance, Pierre témoignera devant les nombreux festivaliers qui connaissaient la maman :

Une des grandes grâces de notre vie est d’avoir eu notre maman malade. 

Aimer, c’est tout donner comme le Christ et se donner soi-même.