ENVOYÉS EN MISSION PAR LE SAINT PÈRE JEAN PAUL II

SUR LA PLACE SAINT PIERRE, 1985

En mai 1995, nous sommes près du Saint-Père Jean-Paul II, notre grand ami, et il nous demande :

-Les Frères, cette année, où allez-vous? Qui allez vus voir?

-Saint Père, nous partons en Colombie.

Jean Paul II était un homme merveilleux extraordinaire, très curieux et s’intéressant à tout.

-Mais qu’allez-vous faire en Colombie ?Allez vous voir les soeurs lépreuses?

L’année précédente, nous étions venus le voir et nous lui avions parlé de la situation des Sœurs lépreuses de Colombie qui vivaient dans une grande léproserie de mille malades de la lèpre. Cela l’avait tellement marqué que pour lui, les Frères Jaccard, c’était les sœurs lépreuses d’Agua de Dios.

Le Pape Saint Jean-Paul II avait la grâce d’une mémoire exceptionnelle et se souvenait de tout en détail.

–Peut-être Très Saint Père que nous les verrons. En fait, nous partons pour un grand Festival d’espérance.

–C’est merveilleux ! Et pour qui ?


Oups ! Il fallait prononcer ce mot que nous ne pouvons pas prononcer et qui reste coincé dans notre gorge.

Comment lui dire ? 

-Saint Père, nous allons faire un festival d’espérance pour des jeunes filles, vous savez Saint Père, des jeunes femmes qui travaillent dans la rue et qui sont dans la misère et doivent nourrir leurs enfants. Vous connaissez bien la situation sait Père. Il y a 30 ans à Bogota, il y avait 300 000 habitants et à cause des guérilleros, les gens doivent se réfugier dans les villes et fuir les campagnes et tous leurs biens. Aujourd’hui, Bogota compte 14 millions d’habitants.

Les gens arrivent sans travail. Déjà, il y a trente ans, il n’y avait pas de travail. Maintenant c’est encore pire. Toutes les familles et les enfants se retrouvent dans les quartiers concentrés de la ville, dans les bidonvilles. Ils logent dans des baraques que vous ne pouvez même pas imaginer. Arrivés en ville avec le peu d ‘argent économisé qui leur reste, ils ont monté une baraque comme ils pouvaient. Le mari lui se décourage de ne pas trouver de travail et disparaît un beau matin sans laisser de trace. 


Sans argent, les mamans sont réduites à travailler dans les bars et les hôtels pour nourrir leurs enfants. 


Le Saint Père nous a regardé longuement en silence. Il paraissait visiblement ému. 

-Allez vous faire un Festival d’Espérance dans le monde de la prostitution ?

-Oui, très Saint Père. Oui mais ce ne sont pas des prostituées. Ce sont seulement des mamans qui en pleurant vont vendre leurs corps pour donner à manger à leurs enfants qui pleurent  toute la journée : « Maman on a faim, maman donne-nous à manger… »

Il a mis ses mains sur nos avant-bras, et il nous a dit :

Allez leur dire de ma part que l’Eglise et moi nous les Aimons

Allez leur dire de ma part que l’Eglise et Moi
nous les Aimons

Saint PÈRE JEAN PAulii

Trois semaines plus tard, nous étions dans une grande salle chez les sœurs adoratrices de Bogotá, avec 600 filles et mamans. Quand elles ont entendu notre témoignage, et surtout que le Saint-Père et l’Eglise les aimait beaucoup étaient littéralement hystériques.

Elles qui sont montrées du doigt, qu’on insulte comme de sales femmes, prostituées, traitées comme des choses, et tout le reste : « L’Eglise nous aime ! Et le Saint Père a dit à nos deux frères qu’il nous aimait… !!! »

Elles n’en revenaient pas. Pierre s’est mis à leur dire un texte de la petite Thérèse de l’Enfant Jésus :

« J’ai toujours désiré être une grande sainte. Hélas, j’ai toujours constaté lorsque je me suis comparée aux saints qu’il y a entre eux et moi, la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur sous les pieds des bassins. Au lieu de me décourager, je me suis dit : le bon Dieu ne saurait m’inspirer des désirs et réalisable. Je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté. Me grandir ? C’est impossible. Je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections… Je veux chercher le moyen d’aller au ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. J’ai cherché dans l’écriture et j’ai trouvé : « Que celui qui est tout petit vienne à moi », alors je suis venue, et j’ai continué mes recherches, et j’ai lu : « Comme une mère caresse son enfant, je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et vous balancerai sur mes genoux. »

La charité me donna la clé de ma vocation. A

Oh ! Jésus, mon Amour dans le cœur de l’Eglise ma Mère, je serai l’Amour et ainsi je serai tout. Je n’ai pas besoin de me grandir. Il faut que je reste petite et que je  e devienne de plus en plus. » 

Toutes ces jeunes femmes pleuraient. 

C’est vraiment Dieu qui par différentes circonstances nous a poussés dans cette mission impossible, sans Marie, mission que nous n’avons pas du tout cherché et pour laquelle nous n’étions pas formés. Mais pouvions-nous comme prêtres fermer les yeux  sur la souffrance de tant d’adolescentes et sur une telle déchéance humaine ?

En rentrant au Cameroun, nous avons immédiatement mis au courant notre évêque, Mgr Zoa qui était pour nous un vrai Père. Ce grand Evêque du Cameroun était un prophète. Il nous a simplement dit : « Moi, le successeur des Apôtres, je vous envoie parmi ces petites filles mal-aimées de la rue. Elles vivent une douloureuse communion à la Passion du Christ.»

C’est bien l’Eglise qui nous a envoyés là où nous n’avions absolument ni attrait ni compétence. Les petits ruisseaux font les grandes rivières. C’est ainsi que grâce à nos amis et aux sœurs sur place, des dizaines de milliers de jeunes femmes ont pu sortir de la rue. 

Trois mille apprenaient la couture le matin sur les machines et trois mille l’après-midi pendant six mois.  Puis d’autres prenaient le relais.

Leur travail les libère. Elles ne sont plus obligées d’aller traîner le soir en pleurant dans les bars et dans les hôtels. Si nous avons fait beaucoup pour elle, ce qu’elles nous ont donné n’a pas de prix.

Qui n’a pas écouté et recueilli les confidences de toutes ces mal-aimées ne peut se défaire d’un jugement souvent a priori qu’il est facile d’avoir quand on aborde de telles personnes. Mais quand on fait humblement un effort de s’informer et d’écouter, dans une attention, amoureuse de sympathie, un monde nouveau se découvre et nous séduit. On saisit la profondeur des paroles de Jésus : « Les personnes prostituées arriveront avant vous dans le Royaume. »Quelle richesse spirituelle et quelle pureté de cœur chez certaines de ces femmes et adolescentes, qui se sont confiées à nous et qui sont de véritables saintes.