Pierre était maître des novices chez les Frères de Foucauld à Farlete en Espagne. C’était près de Saragosse.
Un des mes amis m’appelle en disant : « Je t’envoie le chef des jeunesses communiste. Il est blessé à la jambe et traqué par la police. Accueille-le et prends soin de lui. »
Ce mouvement communiste voulait renverser Franco. Après plusieurs semaines de cavale, il arrive vraiment mal en point, à bout de forces, amaigri, les yeux cernés par les veilles et les fatigues.
Notre petite communauté de novices qui vivait surtout de prière et d’adoration n’est pas préparée à ce genre d’accueil.
Je l’ai écouté longuement et j’ai vu qu’Il avait une grande ambition pour son pays : Libérer son peuple et les pauvres de la dictature de Franco. Il souffrait beaucoup de cette situation. Il avait faim de justice et voulait faire quelque chose pour les pauvres.
Ensuite, j’ai demandé aux frères de prier à une intention précise sans leur révéler son identité.
Puis, je lui ai dit :
-Prends cet habit de novices et fais tout comme les frères. Quand ils sont à la chapelle, tu viens aussi. Quand ils se lèvent, tu te lèves. Quand ils s’asseyent, tu fais pareillement. Le reste du temps, ne sors pas de ta chambre et dors le temps que tu veux. La cuisine est ouverte, va te servir et mange autant que tu veux.
Dans la nuit, une pensée me vient : « Que faire ? Il est recherché par la police. Je serai donc complice et j’engage tous mes frères. Il faut absolument que je tienne l’Evêque au courant»
Au matin, mon ami Pépé horloger m’attendait pour un rendez-vous de travail. Quand je lui révèle ma situation et ma décision d’aller voir l’Evêque, il me dit :
– Çà va pas non ? T’es fou ? Sais-tu qui est l’Evêque ? Un des trois responsables du pays en cas de disparition de Franco.
Tu risques la prison ou d’être éconduit à la frontière manu militari.
La situation était grave. Me voilà dans de beaux draps. Je suis piégé mais je ne démords pas de ma décision d’aller voir l’Evêque.
-Ecoute Pépé, si je sors sain et sauf, je viens manger une bonne paëlla chez toi à midi.
J’arrive devant la grande porte de l’archevêché. Après tout ce que m’avait dit Pépé, je n’en menais pas large. Je sonne.
Un prêtre vient m’ouvrir :
-Que voulez-vous mon père ?
– Je voudrais voir l’Archevêque.
– L’archevêque prend son petit déjeûner. Veuillez l’attendre à la chapelle.
Une épée de Damoclès pendait au-dessus de ma tête. Je me confiai totalement à la Vierge Marie en lui demandant de trouver une solution positive.
Après un temps alors que je prie, une main se pose sur mes épaules. C’est l’archevêque. Il me salue et m’invite à le suivre dans son bureau.
Il ferme soigneusement la porte et me dit gentiment :
-Mon père, qu’est-ce qui vous amène si tôt?
– Monseigneur, j’ai une question à vous poser.
-Dites mon Fils.
– Mon père, êtes-vous bien le successeur des apôtres ?»
– Oui,bien sûr mon Père.
-Une deuxième fois, je lui dis :
Excusez-moi de vous poser une deuxième question :
– Monseigneur, êtes-vous vraiment le successeur des apôtres ?
Très surpris, de cette insistance, il me répond :
-Mais enfin mon Père. Vous avez fait votre théologie, vous savez bien que je suis le Successeur des Apôtres.
Une dernière fois, je lui repose la même question.
Ce n’était pas sans lui rappeler la triple question de JESUS à Pierre sur le bord du lac de Galilée : « M’aimes-tu vraiment, plus que ceux- ci ? »
– Mais mon père, que voulez-vous me dire exactement? Vous savez qu’un Evêque est le successeur des apôtres.
Je lui dis tout.
– Monseigneur, j’ai accueilli le chef des jeunesses communistes. Il s’est présenté chez nous blessé. Je l’ai hébergé et soigné.
Alors, là, qu’allait-il se passer ?
L’Evêque me regarde avec surprise. J’attendais la sentence…
Il prononce ces simples paroles :
-Mon père, vous avez bien fait. Soyez très prudent.
Je n’en demandais pas plus.
Je le remercie et le quitte.
En cavalant, je redescends les escaliers de l’archevêché et je retrouve mon ami Pépé en bas des marches, inquiet de l’issue de l’entrevue.
-Pépé, t’y connais rien à l’Eglise. Je viens manger une bonne paëlla chez toi.


