1956, Désert d’Algérie

Campement dans la tribu des OUleid-Sidi-Cheikh en Algérie
Après avoir confessé à Notre Dame de Paris en 2004 jusque 3h30 du matin, nous faisons quelques pas sur le parvis et nous rencontrons
un monsieur d’une cinquantaine d’années. Nous le saluons avec beaucoup de respect, et nous lui disons que nous sommes deux frères.
-Et vous, quel est votre nom ? »
-Je m’appelle Ibrahim. Je suis algérien et je suis né dans un petit village au nord du pays là où commence le grand désert.
-Peut-être votre village est-il proche de Gerville ?
-Je connais bien cette petite ville, et je fais partie de la tribu des Ouleid-Sidi-Cheikh«
-Quand j’entends « Ouleid-Sidi-Cheikh », dit Pierre, je suis traversé par une émotion des pieds à la tête.
-Alors, je vais vous raconter la plus belle histoire de ma vie.

Il y a bien longtemps (1956), je vivais avec trois frères de Foucauld au désert. Sur notre tente, il y avait l’insigne des Ouleid-Sidi-Cheikh car le chef nous avait adoptés pour faire partie de cette belle tribune nomade et j’avais un troupeau de onze chameaux. Nous étions nomades avec nos frères nomades. Il fallait parfois faire 30km pour aller chercher de l’eau avec les chameaux et les deux bidons à eau.
Avec le chef de la tribu , je m’entendais merveilleusement et quand il me voyait, il prenait le chameau et il l’emmenait lui-même au puits. Il préparait ensuite le thé. Nous buvions ensemble. Ce sont eux qui emplissaient mes bidons. Il y avait quelque chose entre eux et moi. Je savais quelques mots d’arabe peut-être cinquante mais cela me suffisait pour tenir une conversation de deux heures. Je passais au moins cinq minutes à dire :
-Cela va ton chameau ?
Il venait aussi boire le thé chez nous. Il savait que nous étions religieux.

Soeurs de Foucauld sous leur tente
Un jour, un commando de six soldats algériens partis s’entraîner au Maroc, s’est présenté à la tente du chef de notre tribu en lui disant :
-Cette nuit, nous allons tuer les quatre français qui font semblant de vivre notre vie de nomades car ce sont des espions.
Alors le chef s’est levé. Il s’est mis à l’entrée de sa tente et a dit aux soldats qui prenaient le thé :
-Si vous allez égorger les quatre chrétiens qui adorent Allah comme moi, il faut commencer par m‘égorger moi.
Tu sais Ibrahim, on a eu la vie sauve mais on l’a su bien après.
Et Ibrahim nous a dit :
-Est-ce que je peux vous embrasser comme embrasse ma tribu ? »
-Bien sûr
Alors Ibrahim nous a embrassé sur le front avec une très grande délicatesse et beaucoup de respect.
Nous lui avons demandé :
-Est-ce que nous pouvons nous aussi vous embrasser comme on embrasse dans notre tribu ?
-Bien sûr.
Alors, nous l’avons embrassé aussi sur le front. Ibrahim pleurait presque en nous quittant. Sa dernière parole a été :
-C’est dur de vivre dans la rue, mais c’est encore plus dur pour un musulman de savoir que des frères musulmans tuent pour se venger.
Et il nous a quittés. Nous sommes rentrés dans la cathédrale de Paris. Le Saint Sacrement était exposé. Jésus était là. Ils étaient cent cinquante chrétiens à adorer Jésus, le même que celui que nous venions de rencontrer et qui vit mystérieusement dans le cœur des pauvres.
A Toulouse, j’avais eu le grand Cardinal Cottier comme professeur. Il expliquait que dès la première cellule d’un être humain, Dieu intervient pour infuser son Esprit Saint.
Son Esprit, c’est Dieu-Père, Dieu-Fils et Dieu Saint Esprit.
Chrétien ou non, chaque personne est marquée par cet Esprit dès le départ. Il y a ceux qui ont reçu le baptême et des milliards d’autres. Si ces milliards de personnes posent des actes de charité parfaite comme le chef de la tribu a fait pour nous sauver, et il y en a plus qu’on ne pense, c’est peut-être parce qu’ils répondent à cette Présence de Dieu en eux. L’Eglise disait le grand Cardinal Journet passe par le cœur de tous les hommes.
