
1968. Léproserie de la Dibamba à Douala
THOMAS LE LÉPREUX
A la léproserie de la Dibamba où je vivais, Thomas était un lépreux bien handicapé. A 30 ans, il avait déjà une jambe coupée. L’autre dans un piteux état allait l’être aussi. Et à chaque main, ses doigts en griffe lui laissaient deux doigts utilisables et mobiles.
Il ne travaillait pas et n’envisageait que de mendier.
J’aimais mes frères lépreux et je n’arrivais pas à me résoudre à laisser dans cette situation ceux que Dieu aime tant.
Un jour, Thomas s’approche de moi et me dit :
-Frère Raymond, donne-moi une cigarette.
– Tu sais Thomas, je ne fume pas mais je vais t’apprendre à travailler. Viens avec moi à l’atelier.
– Que vas-tu me faire faire ?
– Nous allons prendre un morceau de bois de padouk (c’est le bois rouge du Cameroun, très résistant) et tu vas essayer de fabriquer une pirogue.
– Je n’ai jamais travaillé de ma vie. Je ne peux même pas me mettre debout. Je ne peux même pas fermer ma main.
Regarde plutôt ce que tu as
-Thomas, ne regarde pas ce que tu ne peux pas faire. Regarde ce que tu peux faire avec ce que tu as. Essaie de fermer ta main et tiens le ciseau à bois. Avec ce bâton en bois, tu taperas sur le ciseau à bois pour creuser le bois. Nous étions très pauvres et n’avions même pas de marteau.
Il m’a suivi à l’atelier avec ses deux béquilles. Il a choisi un morceau de bois rouge. Je lui ai montré comment utiliser le serre-joint, le ciseau à bois pour creuser peu à peu.
Il a commencé à taper avec ce qui lui restait de doigts puis je suis parti.
Après une heure, il n’y avait plus de bruit à l’atelier. Thomas avait jeté ses outils et était assis sur le tas de bois sans rien faire.
– Thomas, tu la veux ta cigarette ?
– Oui, je le veux.
S’il se levait, il serait sauvé.
-Excuse-moi, j’aurais dû rester plus longtemps avec toi pour t’accompagner.
Il s’est levé et a repris son ouvrage.
Au bout de trois jours, la pirogue était déjà bien creusée. Mais comme elle était rugueuse ! Nous n’avions même pas de lime, ni de papier émeri. Hier, un gars avait brisé une bouteille de verre.
-Thomas, va chercher un morceau de verre de la cannette de bière que Tchoko a cassé sur la tête de Bilibi.
Avec un débris, Thomas a gratté, gratté. La pirogue est devenue de plus en plus lisse. Qu’est-ce qu’elle était jolie !
Le samedi matin, il m’apporte son travail fini :
- Tiens ! Voilà, tu m’as demandé une pirogue. Elle est faite.
- Oh ! Mon cher Thomas, ce n’est pas une pirogue. C’est le prix de ta libération.
Thomas lépreux devient entrepreneur
Thomas avait franchi le mur de l’impossible pour rentrer dans le Possible de Dieu.
Avec l’aide de Dieu.
Malin, comme il était, il s’est dit : « Je vais faire des pirogues. » Rentré au village, il a appelé des amis qui avait de bons pieds pour aller chercher du bois rouge dans la forêt.
–Maintenant, je vais vous apprendre à faire des pirogues leur a-t-il dit. Vous allez voir. Le frère Raymond, il va nous les prendre. Peut-être, va-t-il nous les acheter !
Un mois plus tard, je le vois arriver accompagné d’un homme portant un sac sur la tête.
Devant le petit atelier où je travaillais, il me dit :
-Tiens, voilà…
-Qu’est-ce que c’est ?
-Des pirogues !
Il les a toutes étalées par terre. 77… 78… 79…80 !
-Thomas, elles sont belles, très très belles !
-Frère Raymond, mets ton pouvoir sur mes pirogues.
Il voulait que je les regarde et que je les touche une à une pour qu’elles valent cher.
Dieu dans ma pirogue
Si un jour tu peux faire un cadeau à un de tes amis, n’oublie pas que la manière de donner est plus important que ce que tu donnes. Thomas voulait que je les regarde avec attention et amour. Comme pour leur donner un plus.
-Alors tu vois Thomas, ces pirogues-là, elles sont tellement extraordinaires !
Dans la première, je vais mettre Jésus dedans.
– Dieu dans ma pirogue !
Il n’en revenait pas.
-Tu vois maintenant tes belles pirogues, j’ai des amis en Europe qui seront tellement heureux de recevoir des pirogues bien faites par toi. Et maintenant, tu pourras t’acheter des cigarettes.
-Ah non ! maintenant je n’ai plus besoin de cigarettes. Maintenant je sais ce que je vais faire. Je vais pouvoir donner une dot pour avoir une femme et me marier.
Quelques temps plus tard, il est venu deviner avec qui ? Avec une femme au bras. Non plus avec des béquilles, mais avec quelqu’un qui l’aide à marcher avec amour. Il s’est libéré lui-même. Il a demandé à ses copains de faire quelque chose pour le libérer.
Thomas remis à neuf
Le miracle a eu lieu. Thomas de lépreux assisté est devenu un homme debout. Il s’est marié et a pu reprendre goût à la vie. Il est devenu entrepreneur et a pu faire vivre sa famille. Lorsque nous sommes partis au Cameroun en 2021, papa Louis évoquait Thomas décédé peu avant. Il avait vécu encore 45 ans.
Il avait été remis à neuf comme disait père Raymond et a pu reprendre sa course dans la vie comme un homme normal. Même si son corps restait gravement handicapé.
J’aimais tellement que les hommes soient libres dit le Père Raymond et non pas assistés comme des petits enfants en colonie de vacances mais qu’ils soient libérés pour grandir dans la vérité et l’amour.
La vocation trinitaire de l’homme
L’homme a une vocation trinitaire et Thomas est rentré dedans.
L’homme reçoit la pauvreté de Jésus qui a mendié un corps à Marie et s’est fait tout petit et tout pauvre.
Thomas a accepté de travailler le bois à la sueur de son front en se pliant avec son handicap aux lois de la nature.
L’homme a aussi l’intelligence de l’Esprit Saint qui nous aide à lire à l’intérieur pour chercher toujours une solution aux problèmes que nous nous posons.
Thomas est entré dans un monde nouveau, non plus celui du paternalisme dans lequel il vivait assisté mais il est devenu responsable pour trouver une solution par lui-même.
La troisième vocation de l’homme est la création permanente du Père.
La vocation de l’homme est d’être créatif pour continuer à transformer la création que le Père lui a donné.
Rien n’est impossible à Dieu.
L’histoire de Maman Marie continue avec Thomas. Mais pourquoi ne continuerait-elle pas en toi et en nous ? Dieu peut faire en toi des merveilles. Demande-lui dans la prière. L’Esprit Saint est bien venu déposer Jésus en Maman Marie pour faire corps avec nous et avec toute l’humanité. Il vient aussi tout entier dans notre cœur par l’eucharistie par un petit morceau de pain et une goutte d’eau.
Il y avait une manière de le regarder. Thomas voulait que je le regarde avec attention puis avec amour.


