Nouvelles du Carmel de Bangui n ° 29, 7 janvier 2021

« Ils briseront leurs épées et en feront des charrues … ils n’apprendront plus l’art de la guerre ». Lorsque le prophète Isaïe avait annoncé cette radicale reconversion industrielle d’après-guerre, qui apporterait enfin la paix à Jérusalem, peut-être n’avait-il pas imaginé que ses paroles annonceraient un jour, en un certain sens, une lueur d’espoir et un rêve pour la ville de Bangui et pour toute la Centrafrique.

La Centrafrique traverse à nouveau des jours difficiles. Ces dernières semaines, plusieurs groupes rebelles ont semé la peur dans de nombreuses villes, avec l’objectif de déstabiliser le pays, d’empêcher les élections et probablement d’atteindre la capitale pour tenter un nouveau coup d’état. Des pillages de bâtiments publics et des affrontements armés, qui ont éclaté partout comme des feux de brousse, nous ont ramenés à la case départ, c’est-à-dire à la guerre qui commença en 2013 et dont – nous le savions bien – nous n’étions pas totalement sortis. Des milices armées qui étaient autrefois ennemies – la Séléka et les Anti-balaka – se sont même alliées pour arriver au pouvoir. Pour le moment, il n’y a pas beaucoup de victimes et l’élément confessionnel, qui avait précédemment caractérisé le conflit, est heureusement absent. C’est, beaucoup plus simplement, une lutte pour le pouvoir qui a trouvé, comme facteur déclencheur, l’exclusion, parmi les candidats à la présidentielle, de l’ancien chef de l’état François Bozizé (sur qui repose un mandat d’arrêt international), qui avait pris le pouvoir en 2003 par un coup d’état et avait été détrôné à son tour, dix ans plus tard, par un autre coup d’état. Si la situation ne s’est pas aggravée, c’est uniquement grâce au contingent envoyé par l’ONU pour maintenir la paix et grâce à la présence d’autres soldats étrangers, parmi lesquels les Russes et les Rwandais.

Comme on pouvait le prévoir, les élections du 27 décembre ont été très perturbées et rendues incertaines jusqu’à la dernière minute. Effectivement, dans de nombreuses villes et villages, il n’a pas été possible de voter, soit parce que le matériel électoral n’était pas arrivé, soit parce que les électeurs ont été menacés et, par peur, ont préféré ne pas se rendre aux bureaux de vote. Dans certains cas, les rebelles ont même pris possession des urnes et les ont brûlées. Le président sortant, Faustin Archange Touadera, a été réélu, mais le résultat sera certainement contesté. Il est triste de constater qu’une période sombre s’ouvre devant nous et qu’elle ne se résoudra ni facilement ni rapidement.

Quelques jours avant les élections, nous avions prévu de nous rendre dans notre mission de Bozoum, à 380 km au nord de la capitale, pour ouvrir les célébrations du 50ème anniversaire de notre arrivée en Centrafrique et, surtout pour la profession solennelle – c’est-à-dire l’engagement définitif dans l’Ordre – de frère Martial et de frère Jeannot-Marie. Nous avions quitté Bangui tôt le matin, mais au moment de quitter la ville, nous avons été informés de l’arrivée des rebelles à Bozoum. Impossible de continuer. Impossible que la profession solennelle ait lieu à Bozoum. Mais qu’il est difficile de faire marche arrière! Je n’avais jamais vu mes frères autant en colère et découragés. Cependant, malgré le brusque changement de programme, le frère Jeannot-Marie me rassure: « Mon père, en ce qui nous concerne, la profession solennelle peut aussi se faire ce soir aux Vêpres ». Le désir et la hâte de mes deux jeunes confrères à prononcer leur pour toujours à Dieu dans le Carmel, malgré la situation imprévue et malgré le risque que les rebelles débarquent dans la capitale à tout moment, nous édifient et nous encouragent à prendre la décision de célébrer leur profession solennelle non plus à Bozoum, mais à Bangui. Toute la communauté est mobilisée et, le dimanche 20 décembre, frère Martial et frère Jeannot-Marie deviennent carmes pour toujours. La profession solennelle est le jour dont chaque frère se souvient comme du plus beau jour de sa vie. Une journée préparée et attendue depuis de nombreuses années. Malheureusement nos confrères, dont nous sommes séparés par des centaines de kilomètres et par des centaines de rebelles, n’ont pas pu nous rejoindre. Et pourtant, nous les sentions également proches dans une forte étreinte de fraternité et dans une invisible barrière de paix dont le pays a plus que jamais besoin.

Heureusement, de nombreux petits chantiers de paix tentent d’arracher du terrain à la guerre et à la pauvreté. Un de ces petits chantiers a été ouvert au Carmel où une modeste école agricole a vu le jour il y a quelques mois.

En Centrafrique 75% de la population vit d’agriculture, contribuant à 50% du PIB. Si un quart de sa superficie est constituée de terres arables, malheureusement seulement 5% des terres sont effectivement cultivés. Le pays dispose également de bonnes ressources en eau et d’un climat favorable. Ce potentiel n’est pas suffisamment exploité et on pratique seulement une agriculture de subsistance. Ce qui a pour effet inévitable que 50% de la population se trouve en situation de précarité alimentaire.

C’est dans ce contexte qu’est née l’École Agricole Carmel, une petite graine dans un grand champ encore à labourer et à cultiver. À l’origine de cette école se trouve le grand rêve de l’infatigable père Anastasio Roggero, le fondateur de la mission de Bangui, qui espérait voir chaque mètre carré de la Centrafrique occupé par un arbre. Les mètres carrés de la Centrafrique étant nombreux, il a fallu se contenter d’une centaine d’hectares achetés, il y a plus de 20 ans, à la périphérie de Bangui. Dans ce vaste territoire, au fil des années, on a vu se développer une grande palmeraie avec une huilerie, un élevage bovin, un poulailler, une riche pépinière de plantes tropicales, un vaste potager, une petite plantation d’ananas, de papayes et de café… Sans aucun doute le cadre idéal pour une école agricole qui, grâce à un financement de la Conférence Épiscopale Italienne et de l’association française Un pas avec les frères Jaccard, a été terminée l’année dernière. En novembre, l’école a finalement ouvert ses portes et près d’une quarantaine de jeunes – dont une dizaine de filles – se sont inscrits aux cours. L’objectif de l’école est de proposer des formations qui permettront à ces jeunes de devenir un jour de petits entrepreneurs agricoles.

Merci à nos nombreux amis pour leur soutien et leur enthousiasme – parfois plus manifeste que le nôtre! – et merci à mon confrère le Père Arland pour sa ténacité, tout cela a permis que maintenant l’école fonctionne et chaque jour nous apprenons à la faire fonctionner encore mieux.

Quand le pape Paul VI avait déclaré saint Benoît messager de la paix et patron de l’Europe, il voulait signifier par-là que les moines avec la croix, le livre et la charrue avaient transformé ce qui restait de l’Empire romain en annonçant l’Évangile (la croix), en sauvant l’héritage de la culture antique (le livre), en enseignant l’art de cultiver la terre (la charrue). Les carmes, – qui ne sont pas des « moines » à proprement parler comme les bénédictins mais des « frères » – avec de nombreux autres missionnaires et religieux indigènes, jouent pour la Centrafrique le même rôle que celui des moines en Europe, offrant leur petite contribution pour améliorer ce qui reste de l’Empire centrafricain de Jean-Bedel Bokassà. Et cela est peut-être encore plus vrai pour le couvent du Carmel de Bangui, mission dans laquelle je vis depuis sept ans, où une communauté de jeunes frères vit ses journées en alternant la prière, l’étude, l’annonce de l’Évangile, l’hospitalité, l’aide aux pauvres, le travail et, maintenant en animant même une petite école agricole.

La graine, humblement semée à Bozoum le 16 décembre 1971 par mes quatre frères italiens, est devenue un arbre, les premiers fruits sont maintenant mûrs et d’autres poussent. Et c’est à ces jeunes qu’appartiennent le défi et le privilège de continuer l’œuvre des premiers missionnaires et d’écrire – avec la croix, le livre et la charrue… au rythme du tam-tam – l’histoire des prochaines cinquante années du Carmel en Centrafrique.

Puis Noël est arrivé. Malgré la peur qui règne encore dans le pays, les gens se joignent à nous, plus nombreux que jamais, pour célébrer avec nous l’Eucharistie qui, à la fin, se transforme en une explosion de chants et de danses. Même mes frères dansent inlassablement jusque tard dans la nuit. En Afrique, tout peut se faire en dansant, sauf la guerre. Et la danse de mes frères me semble une supplication, presque un exorcisme, pour que le pays soit libéré de la guerre et puisse vivre en paix.

Joignez-vous à cette supplication et à cette danse pour que la Centrafrique puisse vivre au plus vite des jours de paix.

Père Federico